1. Troisième trimestre : les sorties rebondissent en valeur, pas en nombre — et la levée de fonds, en légère progression, se concentre sur beaucoup moins de fonds
Le Q3 2026 Global PE First Look de PitchBook (données au 30 septembre) donne la première photographie du trimestre. Côté sorties, la valeur mondiale bondit à 481,6 Md$, en hausse de 65 % sur le deuxième trimestre, quand le nombre d’opérations ne progresse que de 9,3 % (1 089 sorties). Si la valeur augmente beaucoup plus vite que le nombre, c’est que la taille moyenne des sorties a grossi : environ 442 M$ par sortie au troisième trimestre, contre 293 M$ au deuxième (+51 %, calcul PE Research sur les données PitchBook). Le rebond tient donc à quelques très grosses opérations, pas à une reprise générale. La répartition géographique montre où elles se trouvent : l’Asie-Pacifique passe de 43,2 Md$ à 219,8 Md$ de sorties (46 % du total mondial) pour un nombre de sorties qui ne progresse que de 143 à 177. À elle seule, elle explique 93 % de la hausse mondiale (176,6 Md$ sur 189,7 Md$) ; hors Asie-Pacifique, la valeur des sorties ne progresse que de 5 %. Aux États-Unis, la valeur des sorties monte de 51 % (165,1 Md$, 405 sorties) ; en Europe, elle recule de 26 % (78,1 Md€ contre 105,5 Md€). Côté investissements, la valeur mondiale progresse de 7,8 % (499,2 Md$) pour un nombre d’opérations quasi stable (5 718, +1,9 %) ; les États-Unis montent de 20 % (230,4 Md$), l’Europe recule de 10 % (151,8 Md€). Attention aux chiffres du trimestre : comment PitchBook peut-il publier dès le 30 septembre ? Sa note méthodologique l’explique par trois choix. D’abord, les opérations sont datées à leur annonce et non à leur closing : un LBO signé en septembre compte au troisième trimestre même s’il se finalise l’an prochain. Ensuite, la valeur (fonds propres et dette) des opérations dont le montant n’est pas public est extrapolée par un modèle de régression. Enfin, pour tenir compte des opérations non encore connues à la fin du trimestre, PitchBook augmente les chiffres recensés d’un pourcentage égal à l’écart moyen, sur les deux dernières années, entre ce qu’il avait recensé à la fin de chaque trimestre et ce qu’il a finalement constaté un an plus tard. Il applique cette hausse moyenne, dite opérations « estimées », au trimestre qui vient de s’achever. Au troisième trimestre, cette part estimée représente 1 641 des 5 718 investissements (29 %) et 82,1 Md$ de valeur (16 %), et 377 des 1 089 sorties (35 %) pour 30,7 Md$. À l’opposé, l’étude France Invest × Grant Thornton repose sur les déclarations « deal par deal » de ses membres (353 répondants sur 387 pour 2025), auditées par Grant Thornton, et retient la date de closing, c’est-à-dire le décaissement effectif : d’où une publication en mars 2026 pour l’année 2025.
La levée de fonds, elle, se concentre. Sur les neuf premiers mois, 368,1 Md$ ont été levés dans le monde par 523 fonds, contre 476,0 Md$ et 1 004 fonds sur toute l’année 2025 : au rythme actuel, les montants progresseraient d’environ 3 % sur l’année, mais avec près d’un tiers de fonds en moins. Selon le commentaire du cabinet Foley & Lardner (2 octobre), le nombre de fonds est en retrait de 30,5 % sur un an et, au rythme actuel, les États-Unis (222 Md$, 348 fonds) lèveraient en 2026 moins de 300 Md$ pour la première fois depuis 2020. L’Europe a levé 65,9 Md€ sur les neuf premiers mois de 2026, soit 78 % de son total de l’année 2025 (84,8 Md€), mais avec 99 fonds contre 174 ; seule l’Asie-Pacifique (58,5 Md$) dépasse déjà son total de l’an dernier. Les données LSEG publiées par Reuters le 1er octobre corroborent la tendance par un autre bout : les fusions-acquisitions mondiales chutent de 41 % au troisième trimestre (993 Md$), avec 10 opérations de plus de 10 Md$ contre 26 au deuxième ; depuis janvier, l’activité des sponsors de private equity reste pourtant la plus forte en valeur depuis le début des relevés en 1980, mais le troisième trimestre marque un ralentissement sur un an. Toile de fond : le rendement du Trésor américain à dix ans a touché 5,34 % le 1er octobre, son plus haut depuis 2002, après la plus forte hausse trimestrielle du siècle. Un autre travail PitchBook, relayé par Benzinga / Yahoo Finance le 3 octobre, mesure le stock : un tiers des LBO américains du millésime 2017 n’est toujours pas cédé, et au rythme du premier trimestre il faudrait plus de 10,8 ans pour écouler les 13 325 sociétés détenues — un calcul que PitchBook qualifie lui-même d’extrapolation simplifiée.
Sources : PitchBook (Q3 2026 Global PE First Look, aperçu transmis par Gilles Mougenot ; page du rapport ; méthodologie), France Invest × Grant Thornton (étude d’activité 2025, méthodologie p. 60-63), Foley & Lardner, Reuters via Investing.com (données LSEG), Benzinga / Yahoo Finance.
📖 Pour aller plus loin : « 25. Private Equity 2026 : reprise du marché ou changement de régime ? »
2. La liquidité à crédit : les grandes fortunes empruntent sur leurs parts de fonds, la SEC rappelle les règles de valorisation
Faute de distributions, les porteurs de parts cherchent d’autres sources de liquidité. Le Financial Times (28 septembre) décrit l’arrivée des particuliers fortunés et de leurs family offices sur le prêt adossé à la valeur liquidative (NAV lending), jusqu’ici réservé aux institutionnels : plutôt que de céder leurs parts sur le marché secondaire, généralement avec décote, ils empruntent dessus. Selon Fund Finance Partners, l’ensemble des prêts sur NAV en cours — consentis pour l’essentiel aux fonds eux-mêmes et aux investisseurs institutionnels, l’usage par les particuliers n’en étant qu’à ses débuts selon Ares — représente environ 150 Md$ : c’est un encours, pas un volume annuel. Les projections de place pour la fin de la décennie évoquent de 50 à plus de 100 Md$ de nouveaux prêts par an. Selon UBS, les family offices consacraient 20 % de leurs actifs au private equity et à la dette privée en 2025, contre 16 % en 2019. Goldman Sachs prête entre 25 et 35 % de la valeur des actifs, sur deux à trois ans, contre 40 à 60 % pour des œuvres d’art ; Ben Williams, responsable des prêts et dépôts de sa banque privée pour l’EMEA et l’Asie, résume l’état d’esprit : il est « inefficace de détenir un actif qu’on ne peut pas faire travailler ». Le gestionnaire AllianceBernstein confirme l’ordre de grandeur (150 Md$ en 2025, indice FFP) et décrit des ratios prêt/valeur de 5 à 25 % pour les facilités de portefeuille.
Le revers est connu : un prêt sur NAV vaut ce que vaut la NAV. Le 29 septembre, selon Private Equity Wire citant Bloomberg, le bureau du chef comptable et la division de la gestion d’actifs de la SEC ont publié une déclaration conjointe rappelant aux gérants et aux auditeurs leurs obligations en matière de juste valeur et d’information des investisseurs sur les actifs non cotés. Pas de règle nouvelle, mais un rappel appuyé : les auditeurs doivent challenger les hypothèses des gérants, le risque de biais étant élevé ; la dette privée est visée en priorité (actifs des fonds enregistrés passés de 170 Md$ fin 2020 à 270 Md$ fin 2025), avec une attention particulière aux intérêts capitalisés (PIK). En France, l’appétit des distributeurs ne faiblit pas : selon une enquête d’iCapital auprès de conseillers en gestion de patrimoine, relayée par CFNEWS le 2 octobre, 34 % veulent accroître l’allocation de leurs clients aux actifs réels — immobilier, infrastructures, ressources naturelles —, le média titrant sur des conseillers qui « plébiscitent le private equity evergreen ».
Sources : Financial Times (article transmis par Gilles Mougenot), AllianceBernstein, Wikipédia, « NAV lending » (synthèse des projections de marché, sources Private Debt Investor et Bloomberg Law), Private Equity Wire (SEC), CFNEWS.
📖 Pour aller plus loin : « 12. Le Private Equity s’ouvre (vraiment) aux particuliers »
3. États-Unis : le private equity entre dans la campagne des élections de mi-mandat
Le Financial Times a publié le 27 septembre — le jour même de la mise en ligne de notre édition précédente, d’où ce léger rattrapage — une analyse du discours des candidats dans les courses disputées : les attaques contre le private equity et les « propriétaires institutionnels » ont fortement augmenté en 2026, le coût du logement remplaçant Wall Street et les banques comme cible. Plus de deux douzaines de candidats au Congrès promettent de restreindre les achats des fonds, plus du double de tout cycle précédent ; dans l’Iowa, la candidate républicaine comme son adversaire démocrate dénoncent les investisseurs institutionnels qui surenchérissent sur les primo-accédants. Le cadre fédéral a déjà bougé : décret présidentiel de janvier, puis loi ROAD to Housing en juillet, qui interdit tout nouvel achat aux investisseurs détenant plus de 350 maisons individuelles — sans toucher les acteurs spécialisés des parcs de mobile homes, précisément ceux dont se plaignent les résidents. Will Dunham, président de l’American Investment Council, défend une industrie selon lui « connue mais pas comprise ».
Le think tank CEPR (lettre « Buyouts » du 2 octobre) prolonge le réquisitoire : après le Stop Wall Street Looting Act, la proposition Stop Corporate Takeovers of Physicians Act vise la santé, l’université Brown lance un outil de suivi des lois des États (Private Equity State Tracker), et la contestation gagne les réseaux sociaux autour de la qualité de la restauration rapide détenue par des fonds. Le CEPR est un acteur engagé ; la tendance qu’il décrit est désormais mesurée par le FT.
Sources : Financial Times (article transmis par Gilles Mougenot), CEPR.
📖 Pour aller plus loin : « 8. Le Private Equity américain sous le feu des critiques »
4. Europe et France : un milieu de marché disputé, des fonds qui parient sur la durabilité — et SFDR en bref
Sur le milieu de marché européen, Real Deals (1er octobre) mesure une valeur médiane des LBO européens en hausse de 8 %, à 65 M€, les fonds se concentrant sur la tranche 50-150 M€ et se disputant les actifs recherchés. Dans ce milieu de marché encombré, une levée à contre-courant : Argos, gérant européen indépendant (plus de 2,5 Md€ d’actifs, six bureaux à Amsterdam, Bruxelles, Francfort, Luxembourg, Milan et Paris), a clôturé son fonds Mid-Market IX, classé Article 8 SFDR, à 736 M€, 23 % au-dessus de son objectif de 600 M€ et 64 % au-dessus des 450 M€ du fonds précédent (communiqué Argos ; AltAssets). Environ 90 % des institutionnels du millésime précédent ont réinvesti, et 44 % du capital vient de nouveaux souscripteurs ; 19 % des engagements proviennent d’Amérique du Nord et 8 % d’Asie-Pacifique, et plus de 80 M€ d’investisseurs arrivés par le fonds Argos Climate Action, classé Article 9 et lui-même sursouscrit en 2024. Le fonds vise des sociétés européennes de 10 à 30 M€ d’EBITDA (valeur d’entreprise de 50 à 250 M€), avec des tickets de 30 à 100 M€, et a réalisé en juillet son premier investissement, le rachat de STAR7, auparavant coté à Milan. Le cas illustre la section 1 : les capitaux ne disparaissent pas, ils se concentrent sur les gérants à stratégie lisible et historique long. Transparence : Gilles Mougenot est le fondateur d’Argos et Senior Advisor d’Argos Fund.
En France, la semaine est à la recomposition. Swen Capital Partners boucle à 236 M€ son fonds multigestion Swen PE Select Europa 7, deux ans après un premier closing à 83 M€, et c’est le premier fonds de sa gamme multigestion classé « Article 9 » au sens du règlement européen SFDR (voir ci-dessous) (CFNEWS, 1er octobre). Mirova, affilié à Natixis Investment Managers, finalise la cession à Jolt Capital de ses véhicules à impact — tous classés Article 9 SFDR, selon la politique affichée par Mirova —, dont Mirova Environment Acceleration Capital (lancé en 2021, 211 M€ au closing final de 2024, label Greenfin) (Natixis IM) (CFNEWS, 2 octobre).
SFDR en bref, côté capital-investissement. Depuis 2021, le règlement européen SFDR oblige chaque fonds à dire s’il a une ambition de durabilité. Conçu comme une obligation de transparence, il est devenu de fait un label que les LPs regardent avant de souscrire. Trois cases :
- Article 6 — aucune promesse. Le fonds ne revendique rien en matière de durabilité. Longtemps le choix par défaut des gérants de capital-investissement pour éviter la charge de reporting, il recule : environ 43 % des fonds de private equity enregistrés par l’administrateur Langham Hall au Luxembourg et au Royaume-Uni en 2022, 40 % en 2024.
- Article 8 — « vert clair ». Le fonds « promeut » des caractéristiques environnementales ou sociales, sans objectif chiffré imposé. C’est devenu le standard pragmatique du secteur : 25 % des nouveaux fonds de private equity en 2022, 40 % en 2024 (Langham Hall). Enjeu : répondre aux attentes des LPs sans la lourdeur de l’Article 9.
- Article 9 — « vert foncé ». L’investissement durable est l’objectif même du fonds. Cette catégorie représente 20 % des nouveaux fonds de private equity en 2024 chez Langham Hall (29 % en 2022). Enjeu : un niveau de preuve élevé, réservé aux gérants outillés, et des clients surtout institutionnels et à mission. Swen ici, ou le fonds Climate Action d’Argos, en font partie.
La réforme en un paragraphe. Proposée par Bruxelles le 20 novembre 2025, « SFDR 2.0 » remplacerait ces cases par trois catégories assorties de critères précis — « Durable », « ESG de base » et une nouvelle « Transition », qui correspond bien au métier du capital-investissement : accompagner des entreprises encore imparfaites vers un objectif mesurable —, chacune exigeant qu’au moins 70 % du portefeuille réponde aux critères.
Sources des chiffres : Langham Hall (fonds administrés au Luxembourg et au Royaume-Uni, août 2025). Il n’existe pas de statistique publique récente et exhaustive sur le classement SFDR des fonds de capital-investissement européens ou français.
Sources : Real Deals, Argos (communiqué), AltAssets (Argos), CFNEWS (Argos), CFNEWS (Swen), CFNEWS (Mirova), Natixis IM (Mirova), Langham Hall (SFDR), Paul Hastings (SFDR 2.0). Articles CFNEWS en accès abonné : seuls les chapôs publics ont été utilisés.
📖 Pour aller plus loin : « 22. La consolidation des acteurs en Private Equity : entre réalité darwinienne et discours de mode »



