Le rapport Transaction Value: Private Capital Analysis publié par Invest Europe en juillet 2026 couvre dix ans de transactions européennes (2016-2025), soit plus de 435 000 opérations recensées par l’European Data Cooperative, la base la plus complète du marché. Contrairement aux statistiques d’investissement classiques, la valeur de transaction capture la totalité du capital alloué à une entreprise : montant investi par le fonds, co-investissements et levier bancaire. C’est donc la mesure la plus fidèle du poids réel du private equity dans l’économie européenne. Lecture critique.
2025 : une année de consolidation à haut niveau
La valeur totale des transactions atteint 260,9 milliards d’euros pour 8 681 opérations en 2025, stable par rapport à 2024 (261,2 milliards) et supérieure de 3 % à la moyenne quinquennale. C’est la quatrième année sur cinq au-dessus du seuil des 250 milliards. Sur cinq ans, plus de 1 300 milliards d’euros ont été mobilisés par les transactions de private capital en Europe, soit 45 % de plus que sur les cinq années précédentes.
Que l’on rapproche ce chiffre du discours ambiant sur une industrie « en panne » : dans une période parmi les plus volatiles de mémoire d’investisseur, le capital-investissement a maintenu un rythme de déploiement historiquement élevé. La répartition 2025 confirme la structure du marché : buyout 72 % de la valeur (189,0 milliards), venture 14 % (35,3 milliards), growth 13 % (33,4 milliards).
Buyout : la stabilité, et des coussins de fonds propres records
Le buyout s’établit à 189,0 milliards d’euros (−4 %), en ligne avec les niveaux observés depuis 2021, hors le creux temporaire de 2023 (126 milliards). Les méga-transactions (au-delà du milliard d’euros) représentent 49 % du total à 92,2 milliards, et le recul de l’année s’explique intégralement par les grandes opérations entre 500 millions et 1 milliard (−33 %). Le mid-market, lui, tient remarquablement : le core mid-market progresse même à 23,6 milliards.
Le chiffre le plus important du rapport est peut-être celui-ci : le ratio moyen de fonds propres reste au-dessus de 60 %, comme chaque année depuis 2018. Aux commentateurs qui décrivent encore le LBO comme une mécanique d’endettement débridée héritée des années 1980, les données répondent que l’equity constitue aujourd’hui la majorité structurelle du financement des acquisitions. Un point pour la série « rétablir les faits ».
Venture : deuxième meilleure année de l’histoire
Le capital-risque poursuit sa progression à 35,3 milliards d’euros (+11 %), deuxième niveau historique derrière 2021 (39,8 milliards) — et plus de quatre fois le niveau de 2016. La dynamique vient des grandes opérations : les transactions au-delà de 15 millions d’euros progressent de 15 % et concentrent 67 % de la valeur, quand les petits tickets reculent en valeur comme en volume. L’ICT représente 49 % de la valeur venture (+25 %), la biotech-santé 27 % (+10 %).
Signe de maturation, le ratio moyen de fonds propres du venture poursuit sa lente décrue à 66 % : la dette de croissance et les instruments hybrides s’installent dans les tours de financement européens.
Growth : le rebond, mais un rebond de riches
Après trois années consécutives de baisse, le growth capital repart à 33,4 milliards d’euros (+12 %). Attention à la lecture rapide : la reprise est entièrement portée par les grandes opérations. Les transactions au-delà de 30 millions d’euros progressent de 21 % et pèsent 77 % du total, tandis que toutes les catégories de taille inférieure reculent. Le nombre d’opérations growth continue d’ailleurs de baisser (829 transactions en région, contre plus de 1 100 en 2023). Le financement de croissance des ETI moyennes, lui, ne s’est pas redressé.
La grande rotation sectorielle : la tech et la santé absorbent le capital
Le mouvement décennal est spectaculaire. La valeur de transaction dans l’ICT a été multipliée par plus de 3,5 depuis 2016 pour atteindre 79,2 milliards d’euros, proche du pic de 2022, et l’ICT devient en 2025 le premier secteur du buyout (50,0 milliards). La biotech-santé suit la même trajectoire ×3,5 et signe un record absolu à 51,9 milliards (+43 %), soit 20 % de la valeur totale, avec des plus hauts historiques à la fois en venture et en buyout.
À l’inverse, les biens et services de consommation — jadis premier secteur du private equity européen — tombent à 28,1 milliards (−44 %), leur plus bas niveau en dix ans.
Co-investissement : l’alignement LP-GP devient la norme
Les LPs ont participé à des transactions représentant 60 % de la valeur totale en 2025, contre 44 % en 2016. Le nombre d’opérations avec co-investissement a progressé de 73 % sur la période, à 4 629, soit la majorité claire des transactions. En venture, la proportion atteint même 92 % de la valeur. Le co-investissement n’est plus une option de sophistication réservée aux grands fonds de pension : c’est le mode opératoire standard du marché européen, et un puissant facteur de compression des coûts pour les investisseurs finaux.
La bataille Royaume-Uni contre France : le match complet
Venons-en au duel qui structure le marché européen. Précision méthodologique d’usage : Invest Europe agrège France & Benelux d’un côté, UK & Ireland de l’autre. Le match n’est pas strictement bilatéral, mais chaque pays pèse l’essentiel de sa région et la méthodologie est homogène.
Premier terrain : la valeur des transactions
Commençons par le seul exercice rigoureux : comparer une même métrique, issue d’un même rapport, sur une même base statistique. La valeur des transactions du présent rapport est agrégée en statistiques de marché — par localisation de la société en portefeuille — et mesure donc le capital investi dans les entreprises de chaque région, quel que soit le pays du fonds. Sur les cinq dernières années :
| Année | France & Benelux | UK & Ireland | Leader |
|---|---|---|---|
| 2021 | 83,3 | 98,2 | UK & Ireland |
| 2022 | 95,0 | 70,4 | France & Benelux |
| 2023 | 59,5 | 50,4 | France & Benelux |
| 2024 | 67,4 | 76,6 | UK & Ireland |
| 2025 | 77,0 | 68,1 | France & Benelux |
Sur ce terrain, France & Benelux devance UK & Ireland trois années sur cinq, dont 2025. Sur la décennie complète et toutes stratégies confondues, la région termine en tête six années sur dix, pour un cumul d’environ 627 milliards d’euros contre 575. Le détail 2025 par segment :
| Segment | France & Benelux | UK & Ireland | Avantage |
|---|---|---|---|
| Buyout | 60,0 (+21 %) | 46,1 (−21 %) | France & Benelux |
| Venture Capital | 7,3 (−6 %) | 11,1 (+9 %) | UK & Ireland |
| Growth Capital | 9,3 (−5 %) | 9,3 (+30 %) | Égalité |
| Total private equity | 77,0 | 68,1 | France & Benelux |
Trois batailles, trois verdicts. Sur le buyout, la France prend nettement la tête européenne en 2025 et domine le cumul décennal (environ 454 milliards contre 408). Sur le venture, la domination britannique est incontestable et s’accroît : 31 % de la valeur européenne, deuxième meilleure année historique, quand le venture français recule. Sur le growth, l’égalité parfaite de 2025 masque des dynamiques opposées — la France cède un leadership historique (cumul décennal d’environ 114 milliards contre 80) sous l’effet de quatre années de reflux, quand le Royaume-Uni rebondit de 30 %.
Second terrain : les levées de fonds
Deuxième terrain, tout aussi comparable en lui-même — mais distinct du premier et non superposable : les levées de fonds, issues du rapport d’activité d’Invest Europe (Investing in Europe: Private Equity Activity 2025). La nature de la donnée change : il s’agit de statistiques d’industrie, agrégées par localisation de l’équipe de gestion, et non plus par localisation de l’entreprise investie. Les chiffres, en milliards d’euros :
| Année | France & Benelux | UK & Ireland | Leader |
|---|---|---|---|
| 2021 | 40,0 | 50,4 | UK & Ireland |
| 2022 | 37,1 | 99,5 | UK & Ireland |
| 2023 | 37,9 | 68,9 | UK & Ireland |
| 2024 | 38,0 | 41,6 | UK & Ireland |
| 2025 | 38,7 | 69,0 | UK & Ireland |
Sur ce terrain, le verdict est sans appel et sans exception : le Royaume-Uni domine chacune des cinq années, avec 69,0 milliards levés en 2025 contre 38,7 et un pic à 99,5 milliards en 2022, quand les levées françaises affichent une remarquable stabilité autour de 38 milliards. Londres reste sans conteste la plateforme de gestion de l’Europe, où sont domiciliées les grandes équipes pan-européennes qui attirent le capital institutionnel mondial.
La lecture croisée : Londres lève, Paris déploie
Peut-on rapprocher les deux terrains ? Oui — à condition de dire explicitement ce que l’on fait. Ce qui suit n’est plus une comparaison de chiffres homogènes : c’est la mise en regard de deux métriques de nature différente, le capital levé par les équipes domiciliées dans une région et le capital investi dans les entreprises de cette région. La juxtaposition est éclairante précisément parce que les deux hiérarchies divergent :
| Année | UK&I — levées | UK&I — transaction value | F&B — levées | F&B — transaction value |
|---|---|---|---|---|
| 2021 | 50,4 | 98,2 | 40,0 | 83,3 |
| 2022 | 99,5 | 70,4 | 37,1 | 95,0 |
| 2023 | 68,9 | 50,4 | 37,9 | 59,5 |
| 2024 | 41,6 | 76,6 | 38,0 | 67,4 |
| 2025 | 69,0 | 68,1 | 38,7 | 77,0 |
Le contraste saute aux yeux : dominateur constant sur les levées, le Royaume-Uni est régulièrement dépassé sur le capital investi dans ses entreprises. Londres lève, Paris déploie. L’inférence naturelle — une part significative du capital levé outre-Manche finance des entreprises continentales — est vraisemblable en ordre de grandeur, mais restons honnêtes sur ses limites : les données publiées ne permettent pas de tracer les flux fonds par fonds, et les équipes londoniennes investissent aussi hors d’Europe. Ce que la juxtaposition établit avec certitude, c’est une distinction que les classements médiatiques écrasent systématiquement : la géographie de la gestion et la géographie de l’investissement sont deux choses différentes — et pour l’économie réelle, c’est la seconde qui compte.
Sur les deux terrains proprement mesurés, le récit d’un Londres centre de gravité incontesté du private equity européen mérite donc d’être sérieusement nuancé : incontestable pour la gestion et le venture, il est faux pour le déploiement de capital et le buyout.
Conclusion : une industrie mature, sélective, et plus équilibrée qu’on ne le dit
Le rapport Transaction Value 2025 dessine une industrie qui a changé de nature. Les volumes se maintiennent à des niveaux historiquement élevés malgré un environnement chahuté ; les fonds propres dominent structurellement le financement des opérations ; le capital migre massivement vers la technologie et la santé ; les LPs co-investissent désormais dans la majorité des transactions. Et la compétition franco-britannique, loin du duel à sens unique souvent décrit, se joue sur des terrains distincts où chacun a construit un avantage réel.
Reste la vraie question, qui dépasse la Manche : dans un marché où ICT et santé concentrent la moitié du capital déployé, l’enjeu pour l’Europe n’est plus de savoir si Paris bat Londres, mais si l’écosystème européen dans son ensemble — levées, déploiement, sorties — peut soutenir la comparaison avec les États-Unis. Les 1 300 milliards mobilisés en cinq ans sont un socle. Ils ne sont pas encore une réponse.
Gilles Mougenot
Senior Advisor at Argos Fund
Sources : Invest Europe, Transaction Value: Private Capital Analysis, Statistics on European investments 2016-2025, juillet 2026, et Invest Europe, PE Activity 2025 (levées de fonds), données European Data Cooperative (EDC). La valeur de transaction est définie comme la somme du montant investi par le fonds, des montants investis par les co-investisseurs et du levier fourni par les banques ou d’autres sources, le cas échéant. Statistiques de marché : agrégation selon la localisation de la société en portefeuille. Le ratio de fonds propres inclut equity, quasi-equity, mezzanine et dette fournie par le fonds.
