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Le rapport « la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs » vient de sortir. Le titre seul est déjà tout un programme.
Les différentes associations professionnelles, depuis plus de vingt ans, ont démontré à travers maintes études, livres blancs et statistiques la pertinence du capital-investissement, opérations de LBO comprises. Il semble que rien n’y fasse : 232 pages, 41 recommandations, et une thèse posée comme un axiome — un fonds d’investissement, quelle que soit sa forme, ne pourrait viser autre chose que la ruine organisée des entreprises qu’il finance.
Disons-le : oui, le rapport documente des abus réels. J’ai toujours eu l’habitude de dire que chaque profession a ses brebis galeuses — politicien corrompu, pompier pyromane ou flic ripou. Mais on ne fait pas une politique industrielle avec une poignée de cas érigés en règle générale.
Trois faits que le rapport préfère contourner :
- Aucun gestionnaire sérieux ne « pille » une entreprise. Il détruirait la plus-value de sortie qui le rémunère. La prédation systématique n’est pas un modèle économique : c’est un suicide professionnel.
- La Banque de France l’a dit devant la commission : il n’existe pas de données agrégées sur l’impact négatif des fonds. On bâtit donc un réquisitoire « systémique » sur l’anecdote, faute de statistique.
- Le rapport ignore purement et simplement les propositions de la Commission européenne du 4 décembre 2025 sur l’union des marchés de capitaux — dans la droite ligne de Draghi. Pendant que l’Europe cherche à élargir le financement de son industrie, on propose de l’assécher chez nous.
Car c’est bien là le paradoxe. La France compte 6 600 milliards d’euros d’épargne largement stérilisés. Notre problème n’est pas un excès de capital-investissement : c’est un déficit criant.
J’ai peur que, la campagne présidentielle approchant, nous devenions un bouc émissaire dont on connaît, grâce à René Girard, la fonction : désigner un coupable unique pour décharger sur lui l’angoisse d’une communauté, et retrouver, le temps du sacrifice, une cohésion qui se dérobe. Le capital-investissement, y compris le LBO, fait ici un coupable idéal — étranger, technique, opaque pour le grand public. Mais le rituel a beau apaiser, il ne réindustrialise rien. Une fois la victime expiatoire désignée et chassée, les vraies causes de notre décrochage productif, elles, seront toujours là.
Plutôt que de répondre par l’indignation, j’ai choisi de répondre par les faits : cinq mises au point qui reprennent, un par un, les présupposés du rapport et les confrontent aux chiffres.
1. Les fonds, premiers agents de la compliance dans nos PME
On présente volontiers le capital-investissement comme une zone d’ombre. C’est l’exact inverse : un fonds est l’un des acteurs les plus régulés du financement, et son arrivée au capital relève le niveau de conformité de l’entreprise qu’il accompagne.
Le rapport parlementaire sur la « prédation » des capacités productives entretient une image tenace : celle de fonds opaques, échappant au contrôle, opérant dans l’angle mort du droit. La réalité du métier est rigoureusement contraire. À chaque maillon de la chaîne — de la société de gestion à l’entreprise détenue, en passant par l’investisseur final — le capital-investissement est l’un des circuits les plus encadrés et les plus audités du financement de l’économie.
La société de gestion : un acteur agréé, contrôlé, audité
Commençons par le haut de la chaîne. Contrairement à un actionnaire individuel ou familial, une société de gestion n’opère qu’après avoir obtenu un agrément. En Europe, elle relève de la directive AIFM ; en France, de l’agrément préalable et du contrôle permanent de l’Autorité des marchés financiers. Ce statut n’est pas décoratif : il impose une politique formalisée de gestion des risques, un dispositif de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, des procédures de connaissance du client, une gestion documentée des conflits d’intérêts, la séparation des fonctions, un dépositaire indépendant chargé du contrôle des actifs, et un reporting réglementaire régulier au superviseur.
S’y ajoute, depuis la loi Sapin II, l’obligation d’un dispositif anticorruption ; depuis le RGPD, une discipline sur les données ; depuis SFDR, des obligations de transparence extra-financière. Une PME familiale, avant l’arrivée d’un fonds, n’est soumise à aucune de ces exigences. Le gestionnaire, lui, vit sous le regard continu du régulateur, sous peine de sanction.
La due diligence
L’entrée d’un fonds déclenche ensuite une radiographie de l’entreprise cible que peu d’autres événements provoquent. La due diligence d’acquisition — juridique, fiscale, sociale, environnementale, et désormais ESG et cyber — passe au crible des pans entiers de conformité que le dirigeant n’avait souvent ni le temps ni les moyens d’examiner : contrats clients et fournisseurs irréguliers, passifs fiscaux latents, contentieux prud’homaux, non-conformités environnementales, traitements de données non déclarés, gouvernance informelle. Là où un repreneur pressé ferme les yeux, le fonds, parce qu’il engage l’argent d’autrui et devra rendre des comptes, regarde tout.
Cet examen ne reste pas lettre morte : il se traduit dans la documentation de l’opération. Garanties d’actif et de passif, conditions suspensives de mise en conformité, plans de remédiation contractualisés — autant de mécanismes qui obligent l’entreprise à régulariser ce qui devait l’être avant même que l’opération ne se conclue.
Après l’opération : la professionnalisation
Une fois au capital, le fonds installe ce qui faisait fréquemment défaut dans une PME ou une ETI patrimoniale : un conseil d’administration ou de surveillance digne de ce nom, un comité d’audit, un reporting financier mensuel fiable, des procédures de contrôle interne, une cartographie des risques, une charte éthique et anticorruption, une politique de prévention des conflits d’intérêts. Bien souvent, c’est à cette occasion qu’est nommé — ou rétabli — un commissaire aux comptes là où le relèvement des seuils l’avait fait disparaître. Le contrôle indépendant que le rapport appelle de ses vœux, le capital-investissement le réintroduit de lui-même.
Cette discipline n’est pas spontanée : elle est aussi exigée par l’aval. Les investisseurs qui confient leur épargne aux fonds — assureurs, caisses de retraite, institutions publiques — imposent, dans les contrats de souscription et les side letters, des standards de conformité, de reporting et de responsabilité (clauses ESG, exclusions sectorielles, droits d’audit, codes de conduite). La pression à la conformité descend ainsi tout au long de la chaîne, de l’investisseur final jusqu’à l’atelier.
Le législateur enfonce des portes ouvertes
De là une ironie que le rapport ne relève pas : plusieurs de ses recommandations — renforcer le rôle du commissaire aux comptes, exiger un reporting des opérations à l’AMF, tracer les flux intragroupe, encadrer les conventions réglementées — décrivent des pratiques que les fonds sérieux appliquent déjà, ou que la réglementation AIFM organise depuis plus de dix ans. Vouloir réguler le capital-investissement comme s’il s’agissait d’une terra incognita, c’est ignorer qu’il est, de toutes les formes d’actionnariat, la plus instrumentée en matière de contrôle.
La vérité est inverse de l’image véhiculée : loin d’être un agent de désordre, le fonds est, dans l’immense majorité des cas, celui par qui la conformité arrive. Il professionnalise, il documente, il contrôle, il rend des comptes au régulateur comme à ses investisseurs. C’est tout sauf une zone d’ombre.
2. Industriel ou fonds : pourquoi, salarié, je choisirais le fonds
Le rapport oppose le « bon » repreneur industriel au « mauvais » fonds financier. Du point de vue du salarié, l’intuition mérite pourtant d’être renversée.
Imaginons une entreprise à céder, et deux offres : un concurrent industriel, un fonds de capital-investissement. Le discours dominant veut que le salarié préfère l’industriel — « quelqu’un du métier », rassurant. Regardons de plus près ce que chaque acquéreur a intérêt à faire.
Un concurrent industriel rachète, dans la majorité des cas, pour consolider. Il possède déjà ses propres usines, ses fonctions support, ses marques. La logique de l’opération est la recherche de synergies — un mot élégant pour désigner la suppression des doublons : on ferme le site redondant, on rapatrie la production sur ses propres lignes, on absorbe la marque rachetée dans la sienne. Les grandes fermetures de la dernière décennie — Whirlpool, Ford, Bridgestone — n’ont pas été l’œuvre de fonds, mais d’industriels arbitrant leur portefeuille de capacités à l’échelle mondiale.
Un fonds, lui, n’a aucune activité concurrente à protéger. Son seul chemin vers la plus-value passe par le développement autonome de l’entreprise : il a tout intérêt à investir, recruter, professionnaliser, conquérir de nouveaux marchés, parce que c’est de cette croissance que dépend sa rémunération. Les chiffres de la profession le confirment : les entreprises accompagnées par le capital-investissement français ont vu leur chiffre d’affaires croître de 4,6 % en 2024, contre 1,3 % pour les PME et 0,6 % pour les ETI selon la Banque de France, et ont créé 530 000 emplois nets depuis 2019.
Entre être absorbé par un concurrent et être développé par un actionnaire dont l’intérêt est aligné avec la croissance, le second n’est pas le pire choix. Souvent, c’est le meilleur.
Sources : France Invest — étude d’activité 2024 et étude d’impact.
3. Le capital-investissement, ce ruissellement qui ne dit pas son nom
Le mot « ruissellement » est devenu une insulte. Pourtant, le capital-investissement en offre l’illustration la plus concrète et la plus mesurable de notre économie : de l’épargne-retraite vers les entreprises, puis vers les salariés et l’impôt.
D’où vient l’argent des fonds ? Pas d’une finance désincarnée, mais de l’épargne longue des Français et, pour une partie seulement, des retraites de salariés anglais et américains ou d’institutionnels. En 2025, 61 % des fonds provenaient de la France, 26 % de l’Europe et 13 % du reste du monde. Derrière ces « institutionnels » : des compagnies d’assurance et mutuelles (donc l’assurance-vie de millions de ménages), des caisses de retraite et fonds de pension, la Caisse des Dépôts, Bpifrance, des fonds de fonds, des investisseurs individuels français ou étrangers. En clair, l’épargne et la retraite de chacun.
Suivons le ruissellement, étape par étape.
Premier flux — vers les entreprises. Ces capitaux financent plus de 8 400 entreprises françaises, qui se développent plus vite que la moyenne et créent massivement de l’emploi (530 000 postes nets depuis 2019).
Deuxième flux — vers les salariés. Ce n’est plus une promesse mais un engagement chiffré. Par sa Charte d’engagement sur le partage de la valeur (2023), signée par plus d’une centaine de sociétés de gestion représentant plus de la moitié des entreprises accompagnées, la profession s’est fixé un cap pour 2030 : 100 % des entreprises en portefeuille dotées d’un dispositif de partage de la valeur, et 85 % d’un mécanisme d’actionnariat salarié. Participation, intéressement, accès au capital, partage de la plus-value de cession : les salariés deviennent, de plus en plus, des co-bénéficiaires directs de la création de valeur.
Troisième flux — vers la collectivité. Les entreprises accompagnées, en croissance plus rapide, élargissent l’assiette de l’impôt sur les sociétés et des cotisations. Les plus-values de cession sont fiscalisées ; le carried interest l’est également. Une entreprise qui grandit paie davantage d’IS, emploie davantage, distribue davantage.
Boucle de retour — vers les épargnants. Les plus-values dégagées reviennent aux souscripteurs : la boucle est complète — épargne-retraite → entreprises → emplois et salaires → impôts → retour aux épargnants.
On peut débattre de l’ampleur de chaque flux, et la profession doit tenir ses engagements de partage. Mais que l’on cesse de présenter le capital-investissement comme une captation à sens unique : c’est, structurellement, l’un des rares circuits où l’épargne longue se transforme en croissance, en emplois, en impôt — et revient aux ménages. Le ruissellement, mot décrié, est ici une réalité que l’on peut mesurer.
Sources : France Invest — Charte d’engagement sur le partage de la valeur (2023).
4. ESG : le capital-investissement, un pionnier engagé
Sur la transition environnementale et sociale, le capital-investissement n’est pas à la traîne : son modèle d’actionnaire actif en fait l’un des rares à pouvoir transformer réellement une entreprise — avec les nuances qui s’imposent.
Le débat sur la finance durable se concentre souvent sur les marchés cotés, où l’actionnaire dispersé n’a qu’un levier limité : voter en assemblée, ou vendre. Le capital-investissement, lui, est un actionnaire engagé, présent au conseil, qui pilote la stratégie. C’est précisément ce qui lui donne une capacité de transformation que peu d’autres détiennent : décarboner un site, refondre une gouvernance, déployer un plan social ambitieux ne se décrète pas de l’extérieur — cela se construit de l’intérieur.
Surtout, il faut sortir d’un malentendu : l’exigence ESG n’est plus l’apanage d’une poignée de fonds « verts », elle est devenue une norme générale du métier. En amont, plus aucune opération sérieuse ne se conclut sans due diligence ESG. En aval, les investisseurs institutionnels — assureurs, fonds de pension, institutions publiques — conditionnent leurs engagements à des politiques d’exclusion, à un reporting extra-financier et à une trajectoire carbone. Le cadre réglementaire fait le reste : la grande majorité des fonds relèvent désormais au minimum de l’article 8 de SFDR, et la directive CSRD étend l’obligation de reporting de durabilité aux entreprises de portefeuille elles-mêmes.
La Commission Impact de France Invest, créée dès 2012, fédère aujourd’hui 56 sociétés de gestion, investies dans plus de 2 000 entreprises, gérant environ 12,4 milliards d’euros — un encours qui a doublé en un an. Au sein de l’univers réglementaire européen, ces acteurs se positionnent massivement sur le créneau le plus exigeant : la classification « article 9 » de la réglementation SFDR, réservée aux fonds poursuivant un objectif d’investissement durable.
Un exemple concret donne corps à ces chiffres. Le fonds Argos Climate Action (« ACA »), fonds de buyout classé article 9, illustre ce que l’engagement mesurable signifie en pratique : il s’est fixé un objectif, audité par des spécialistes, de réduction de l’intensité carbone de ses participations d’au moins 7,5 % par an — au-delà du seuil retenu par les indices européens « Accord de Paris » —, comptabilisée en tonnes de CO2 par million d’euros de chiffre d’affaires. Surtout, l’alignement va jusqu’à la rémunération : si l’objectif n’est pas atteint, une partie du carried interest de l’équipe est mobilisée pour compenser, tonne pour tonne, les émissions manquantes via des programmes de qualité. C’est précisément le type de mécanisme — objectif chiffré, audit indépendant, incitation financière alignée — qu’un actionnaire passif ne peut pas imposer, et que l’actionnaire actif du capital-investissement, lui, contractualise.
5. Un fonds n’est pas un propriétaire éternel — et c’est sa vertu
On reproche au capital-investissement son horizon temporaire, comme s’il s’agissait d’un défaut. C’est au contraire ce qui lui permet d’apporter, à chaque étape, le capital et les moyens de développement dont une entreprise a besoin.
« Un fonds ne reste que quelques années pour ponctionner, puis s’en va. » La critique paraît évidente. Elle repose pourtant sur un contresens sur la fonction économique du capital-investissement.
Un fonds n’est, en effet, pas un actionnaire permanent. Mais cette rotation n’est pas un vice : c’est précisément ce qui apporte à l’économie deux choses rares, la fluidité et le relais de financement. Fluidité, parce que la cession à terme est ce qui permet de restituer aux épargnants — caisses de retraite, assureurs — les capitaux et les plus-values qu’ils ont confiés ; sans sortie, pas de retour à l’épargne longue, donc pas de réinvestissement. Relais, parce qu’à chaque étape de sa vie, une entreprise a besoin d’un actionnaire adapté : l’amorçage et le capital-risque pour démarrer, le capital-développement pour accélérer, le capital-transmission pour changer de dimension. Le fonds passe le relais à l’acteur le mieux placé pour l’étape suivante.
Comparons avec l’alternative idéalisée du propriétaire éternel. Un actionnaire familial qui se fige peut, faute de capitaux ou de succession, asphyxier lentement son entreprise ; un industriel permanent peut l’enfermer dans une stratégie de groupe qui n’est pas la sienne. La permanence n’est pas en soi une garantie de pérennité, et l’absence de relais est ce qui condamne une belle PME au moment de la transmission.
L’horizon temporaire, enfin, discipline l’actionnaire. Pour céder à bon prix, le fonds doit présenter une entreprise plus solide, plus grande, mieux gérée qu’à l’entrée. Cela suppose d’avoir construit, pas pillé — une entreprise affaiblie se vend mal. Et paradoxalement, c’est si vrai que les durées de détention s’allongent : la profession le constate, les fonds gardent désormais leurs participations plus longtemps pour mener à bien leurs plans de croissance, et développent des fonds de continuation pour accompagner les plus belles trajectoires au-delà du cycle habituel.
Le capital-investissement n’est donc pas un occupant de passage qui dépouille : c’est un maillon dans une chaîne de financement qui apporte, au bon moment, le capital, la gouvernance et l’élan dont l’entreprise a besoin — puis la confie à qui saura la mener plus loin. Le caractère temporaire n’est pas le défaut du modèle : c’est sa fonction même.
Sources : France Invest — étude d’activité 2024-2025 (durées de détention, fonds de continuation).
