Revue de presse Private Equity — Semaine 32 (3-9 août 2026)

1. Suite de la semaine dernière : l’Allemagne passe des chiffres à la doctrine

Nous écrivions la semaine dernière qu’« on oublie souvent l’Allemagne ». La Semaine 31 documentait, données PitchBook à l’appui, l’écosystème à la croissance la plus rapide du venture européen — 6 Md€ levés au S1 2026, deep tech et défense en moteurs, près de la moitié des startups européennes de défense les plus valorisées basées outre-Rhin. Le volet doctrinal manquait. Il est désormais public.

Le gouvernement fédéral a adopté le 22 juillet une stratégie nationale start-up et scale-up comportant 152 mesures (certains comptes de presse arrondissent à « environ 150 ») réparties sur le financement, le transfert de recherche, la sécurité et la défense, la bureaucratie, la commande publique, les talents et l’internationalisation. Deux points retiennent l’attention d’un investisseur. D’abord l’argent : l’initiative WIN — pour Wachstums- und Innovationskapital für Deutschland, « capital de croissance et d’innovation pour l’Allemagne », un partenariat public-privé lancé en septembre 2024 par le ministère fédéral des Finances avec la banque publique KfW et une coalition d’investisseurs privés (Deutsche Bank, Commerzbank, DZ Bank, Allianz, BlackRock, Bayerische Versorgungskammer), initialement doté de 12 Md€ à horizon 2030 — voit son objectif porté à 25 Md€ d’engagements, banques, assureurs et budget fédéral confondus. Le Deutschlandfonds, lui, est présenté comme un véhicule de plus de 30 Md€ de financement des jeunes entreprises. Ensuite la rupture doctrinale : une structure nouvelle est créée pour permettre à l’État fédéral de prendre des participations directes dans les start-up et scale-up, y compris de défense — alors que les fonds publics allemands opéraient jusqu’ici sous des lignes éthiques excluant expressément l’armement et les applications militaires. Katherina Reiche, ministre fédérale de l’Économie et de l’Énergie, décrit une stratégie qui « pose les fondations de la prochaine génération de champions mondiaux allemands », par « la réduction des obstacles bureaucratiques, la mobilisation de davantage de capital-risque privé et public, et la simplification de la création d’entreprises directement issues du monde académique ».

Le marché avait déjà voté. Le 13 juillet, Helsing (Allemagne, non cotée, siège à Munich) — plateforme d’IA de défense fondée en 2021, souvent présentée comme l’Anduril européen, du nom d’Anduril Industries (États-Unis, non cotée, siège à Costa Mesa en Californie), fondée en 2017 par Palmer Luckey — le créateur du casque Oculus revendu à Facebook — et devenue la référence mondiale de la défense financée par capital-risque : drones, tours de surveillance autonomes, véhicules sous-marins et systèmes d’armes pilotés par IA, pour une valorisation portée à 61 Md$ en mai 2026 lors d’une série H de 5 Md$ menée par Thrive Capital et Andreessen Horowitz — a bouclé une série E de 1,8 Md$ valorisant la société 18 Md$, avec Dragoneer Investment Group, Lightspeed Venture Partners, Disruptive, Iconiq, Growth Equity at Goldman Sachs Alternatives, JPMorganChase, Canada Pension Plan Investment Board, General Catalyst, Plural et Stepstone. Le tour avait d’abord été annoncé à 1,2 Md$ en mai : il a grossi de 50 % sans que le prix bouge, et l’actionnariat reste majoritairement européen.

Ce que cela dit. L’Allemagne est en train de faire converger trois choses que la France peine à aligner : une trajectoire budgétaire de défense crédible (3,5 % du PIB d’ici 2029), un capital privé qui suit à l’échelle du milliard, et désormais un État qui accepte d’entrer directement au capital sur des sujets régaliens. Pour les gérants français, la question n’est plus de savoir si l’écosystème allemand mérite un détour, mais à quelles conditions y co-investir.

Sources : KfW, initiative WIN — engagement commun, septembre 2024
Startbase, adoption en conseil des ministres de la stratégie start-up et scale-up (152 mesures)
Startup City Hamburg, points clés de la stratégie
Communiqué Helsing, série E de 1,8 Md$
CNBC, 13 juillet 2026
Sifted
Rappel — PE Research, Semaine 31, section 4 « On oublie souvent l’Allemagne »

2. L Catterton cède Thorne à Procter & Gamble pour 3,8 Md$

Le 4 août, L Catterton (États-Unis, société non cotée) annonce la signature d’un accord définitif portant sur la cession de Thorne, spécialiste américain des compléments alimentaires « science-backed », à The Procter & Gamble Company (États-Unis, cotée au NYSE) pour 3,8 Md$ en numéraire. L Catterton avait sorti Thorne de la cote en octobre 2023 via un rachat valorisé environ 680 M$. La cession est donc bouclée en moins de trois ans.

L’opération illustre le retour du corporate comme acheteur de référence pour les actifs de qualité — et pas seulement le sponsor-to-sponsor qui domine les statistiques 2026. Attention toutefois aux chiffres de plus-value : l’écart entre 680 M$ et 3,8 Md$ ne correspond pas mécaniquement au gain pour le fonds (dette d’acquisition, apports complémentaires, dilution du management ne sont pas publics). Les mentions d’un « retour de plus de 3 Md$ » relayées par la presse sont une estimation dérivée de la différence de valeur d’entreprise, non un chiffre de distribution communiqué par le fonds. Closing attendu au quatrième trimestre 2026.

Sources : Communiqué L Catterton (PR Newswire), 4 août 2026
Kirkland & Ellis, conseil du vendeur
Jones Day, conseil de l’acquéreur
Bloomberg, 4 août 2026

3. easyJet tombe dans l’escarcelle d’Apollo : 5,7 Md£, le retrait de Castlelake débloque le dossier

Le 6 août, Castlelake (États-Unis, société de gestion spécialisée dans l’aérien et le crédit) se retire de la course sans motiver sa décision, après qu’Apollo Global Management (États-Unis, cotée au NYSE) a relevé son offre. Dans la foulée, le conseil d’easyJet (Royaume-Uni, cotée au London Stock Exchange) recommande une offre ferme d’Apollo à 715 pence par action en numéraire, valorisant la compagnie 5,7 Md£ (environ 6,6 Md€). La réalisation est attendue d’ici la fin du premier trimestre 2027, sous réserve des approbations des actionnaires et des autorités.

C’est l’aboutissement d’un feuilleton de plusieurs mois. Castlelake avait vu quatre propositions successives rejetées, dont une à 650 pence le 25 juin, jugée insuffisante par le conseil ; Apollo était entré officiellement dans le jeu le 10 juillet. Le prix final représente donc une prime notable sur les offres écartées — la preuve, s’il en fallait, qu’une gouvernance qui tient bon sur la valeur peut faire monter les enchères. Apollo s’est engagé à soutenir la stratégie existante, à ne pas supprimer d’emplois durant la première année suivant la réalisation et à maintenir les sièges britannique et européen de la compagnie.

Deux lectures pour un investisseur. D’abord la taille : c’est l’un des plus gros retraits de la cote britannique de l’année, sur un actif cyclique, capitalistique et exposé au carburant — un profil que le capital-investissement fuyait il y a peu. Ensuite le message adressé au marché londonien : la décote persistante des valeurs britanniques continue d’attirer les fonds américains, et l’aérien européen n’y échappe plus. Précision : le closing n’est pas acquis ; les engagements sociaux et de siège pris dans le cadre d’une offre publique britannique sont encadrés dans le temps et doivent être lus à l’aune du Takeover Code.

Sources : easyJet, page dédiée à l’offre d’Apollo
Bloomberg, 6 août 2026 (retrait de Castlelake)
Euronews, 6 août 2026
AviTrader, 7 août 2026
CNBC, 10 juillet 2026 (entrée d’Apollo dans le dossier)

4. Secondaires : Adams Street lève plus de 5 Md$, le marché a franchi 200 Md$

Le 3 août, Adams Street Partners (États-Unis, non cotée, plus de 73 Md$ d’actifs) annonce plus de 5 Md$ d’engagements pour son dernier programme de secondaires, dont 2,7 Md$ pour le Global Secondary Fund 8. Le programme est environ 50 % plus important que le précédent. La maison investira à la fois sur les opérations LP-led (cession de parts de fonds par des investisseurs) et GP-led (fonds de continuation initiés par les gérants).

Le contexte explique l’appétit : le marché secondaire a dépassé pour la première fois 200 Md$ de volume annuel l’an dernier, et les fonds de continuation se sont installés comme mécanisme de liquidité de premier rang face à un marché des sorties encore étroit.

Les données Preqin donnent la mesure de ce rapport de force. Dans son rapport Secondaries in 2026, Brigid Connor, vice-présidente, relève qu’au premier trimestre 2026, 71 % des fonds secondaires de private equity ont clôturé au-dessus de leur taille cible, contre 67 % en 2025. En toile de fond, les secondaires de private equity représentaient 8 % des encours totaux du private equity en 2023, une proportion que Preqin projette à 11 % d’ici 2030.

Sources : Communiqué Adams Street (Business Wire via Morningstar), 3 août 2026
Preqin, Secondaries in 2026 (Brigid Connor), données arrêtées à mars 2026
Preqin, prévision d’un volume record de 250 Md$ de secondaires en 2026
Alternatives Watch, 3 août 2026
AltAssets

5. Regard critique : le « problème zombie » atteint un record

Le 3 août, le CEPR publie sa livraison mensuelle BUYOUTS. Un mot sur la source, car le sigle prête à confusion : il s’agit ici du Center for Economic and Policy Research, groupe de réflexion basé à Washington, fondé en 1999 et codirigé par les économistes Dean Baker et Eileen Appelbaum — à ne pas confondre avec le Centre for Economic Policy Research de Londres, réseau académique sans ligne éditoriale. Le CEPR américain est marqué à gauche et assume une position critique sur le capital-investissement ; Eileen Appelbaum, coauteure avec Rosemary Batt de Private Equity at Work, en est la voix la plus citée sur ces sujets. Sa lettre mensuelle BUYOUTS est à lire pour ce qu’elle est : un travail de veille documenté et sourcé, mais militant. Raison de plus pour vérifier les chiffres — ce qu’ils font généralement bien. Le point le plus saillant ce mois-ci : selon des données PitchBook reprises par le Wall Street Journal, la valeur d’actif net des actifs de capital-investissement américains immobilisés dans des fonds d’au moins dix ans atteint un record de 348,5 Md$ à fin 2025 — 3,5 fois le niveau de 2015. Rappelons que ces montants sont des NAV non réalisées, donc des valorisations de gérants : c’est précisément l’objet du débat.

Sources : CEPR, BUYOUTS — August 2026, 3 août 2026
Wall Street Journal (fonds zombies, données PitchBook)

Références de la semaine

Communiqué L Catterton — cession de Thorne à Procter & Gamble, 4 août 2026
Adams Street Partners — clôture du programme secondaires, 3 août 2026
CEPR — BUYOUTS: Private Equity Reshaping the Economy, août 2026
easyJet — offre ferme d’Apollo à 5,7 Md£ recommandée, 6 août 2026
Preqin, Secondaries in 2026 — 71 % des fonds secondaires clôturent au-dessus de leur cible au T1 2026, données arrêtées à mars 2026
Gouvernement fédéral allemand — stratégie start-up et scale-up (152 mesures), 22 juillet 2026
Helsing — série E de 1,8 Md$ à 18 Md$ de valorisation, 13 juillet 2026

Note méthodologique : sauf mention contraire, les montants d’opérations sont ceux communiqués par les parties. Les valeurs d’actif net de fonds non liquidés sont des valorisations de gérants, non réalisées. Les projections de volumes de marché citées émanent d’intermédiaires et constituent des estimations.

Gilles Mougenot — fondateur d’Argos, Senior Advisor chez Argos Fund, ancien Président de France Invest, auteur de Tout savoir sur le Capital Investissement.

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Gilles Mougenot — founder of Argos, Senior Advisor at Argos Fund, former Chairman of France Invest, author of Tout savoir sur le Capital Investissement.

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